Par Fabien Nègre
Auteur : Corinne WELGER-BARBOZA
Titre : EN DÉPLACEMENT
Editeur : RECIT
Date de parution : 2019
Issue d’une famille de Juifs hongrois, arrivés en France en 1923, l’auteure remonte le fil généalogique, pour restituer l’histoire avérée ou probable de ces gens de peu, jusqu’au début du 19ème siècle. Ces biographies familiales s’incarnent dans les mouvements de l’Histoire, avant et après la Catastrophe, depuis la Double-monarchie austro-hongroise jusqu’à la période contemporaine, en passant par l’entre-deux guerres, le communisme ou la situation française. La Catastrophe et les péripéties de la survie prennent toute leur place dans ce récit mais il est surtout question des Juifs « d’avant » et de la part décisive qu’ils ont prise à la fabrication de l’Europe moderne.
La pluralité des mondes juifs européens est souvent réduite à quelques représentations : la culture défunte du Yiddishland ou les reconstitutions communautaires actuelles. Pour sa part, l’histoire des juifs hongrois (près d’un million d’individus, avant la Première guerre mondiale) illustre avec une force singulière le mouvement qui a travaillé les Juifs européens, depuis l’Emancipation : l’assimilation aux cultures environnantes.
L’assimilation comme fil rouge et non pas l’identité.
Détachés de la religion et de la tradition, quel genre de juifs sommes-nous ? interroge l’auteure. En suivant la trajectoire des Erbstein, des Böhm, des Weisz et des Welger, les figures multiples du désir d’assimilation apparaissent, entre la chute et l’espoir. Car l’assimilation se danse à deux, Juifs et non-Juifs ensemble.
Etayé par des voyages, des témoignages, des archives et des sources historiques, ce récit compose une fresque de destins juifs, hongrois et français, en déplacement dans le temps et la géographie.
Corinne WELGER-BARBOZA est historienne.
Le livre s’ouvre sur une citation inaugurale d’Aharon APPELFELD : « J’ai toujours adoré les Juifs assimilés, parce que c’est en eux que le « caractère juif » et peut-être le destin juif, est concentré avec la plus grande force ».
L’auteure présente plus loin sa dette envers Viktor KARADY, spécialiste majeur de l’histoire et de la sociologie des Juifs de Hongrie. Le long prologue écrit à la fois de façon très littéraire et philosophique voire poétique, entreprend une réflexion sur « Qu’est-ce qu’être juif ? Etre juif, c’est déjà se poser la question… la réponse réside peut-être dans le fait même de se poser la question » (p.15). A travers la quête et l’enquête, animées d’une ardeur exhaustive, tout l’ouvrage déplie un questionnement très original sur ces Juifs historiques pour éclairer une condition de Juive détachée de toute religion comme de toute tradition. De déplacement en déplacement.
La première partie du récit, très émouvante, porte sur « ceux de Nagyvarad ». Oradea est le nom (roumain) actuel de l'ancienne Nagyvarad (hongroise). Quelle sorte de Juifs étaient ceux-là ? « La transmission par le silence est réputée aussi puissante que celle qui transite par les représentations fixées dans des récits » (p.28). Le 3 mai 1944, les habitants de cette ville lisent, effarés, les affichettes signées par le maire de la ville : interdiction de quitter leurs domiciles, une heure pour se ravitailler, entre 9 et 10 heures du matin, ils doivent immédiatement se tenir prêts à être déplacés dans un ghetto.
Le port de l’étoile jaune les marque déjà de façon qu’ils ne peuvent s’y soustraire (p.29). Dans les heures qui suivent, une clôture de bois, haute de 2 mètres, est érigée et entoure le nouveau quartier où tous les Juifs de la ville vont être relogés (id). La « Catastrophe » fait exploser la pauvre dichotomie entre mémoire et histoire. L’extrême rapidité de l’opération d’annihilation des Juifs de Nagyvarad a été menée, de la ghettoïsation à l’extermination, rend compte de l’expérience cumulée par les Nazis après trois années de mise en œuvre de la destruction des Juifs d’Europe.
Corinne WELGER-BARBOZA montre que la technique de la ghettoïsation comme procédé de ségrégation et de déshumanisation a été largement éprouvée depuis l’été 1941. La coopération zélée des autorités locales, de la police et de la gendarmerie hongroises assure le succès de l’entreprise (p.37). Dans une deuxième partie intitulée « Les Hongrois, Eux et Nous », l’auteure raconte le 7, rue François Miron à Paris où sa famille arrive après la guerre. En réfléchissant sur le donné de l’identité juive, elle revient sur un de ses linéaments, « ce qui relie entre nous c’est la culture de la bouffe » (p.194), les morceaux de bravoure inoubliable, le « faitout de chou farci encore fumant » (p.195).
Plus loin, aimer manger le dire et le redire lie le caractère hongrois : « dans l’antre de la cuisine et de la langue, la tribu se conforte dans le sentimentalisme des goûts, des odeurs, des accents de l’origine hongroise. Je suis incapable de situer le moment où je sais que notre petit monde est juif mais c’est assurément l’équivalent être-hongrois et être-juif qui formate cette première conscience. La cuisine et la langue pour tout bagage, pour toute culture emportée par ces exilés. Je comprends à présent que notre façon d’être juif vient de loin, un contrat passé avec l’Empereur par nos ancêtres : pas de langue, pas de culture juive en propre, une religion, c’est tout » (p.363).
Il y a de très belles pages également sur la musique de la langue, creuset initial et cassure de l’exil sans retour. Page 235, l’universitaire revient sur le « qu’est-ce qu’être juif hongrois » ? Assumer ou non l’origine, en avoir connaissance (p.288). « A sa façon, le communisme a parachevé l’œuvre assimilationniste qui a profondément travaillé l’histoire des Juifs hongrois ; disparus ou exilés, ceux qui ont maintenu un écart avec l’identification intégrale à la culture et à l’histoire magyares n’ont pas fait partie de l’aventure de l’après-guerre. La fermeture impérative à toute expression de la judaïté a empêché les Juifs d’interroger le bilan de l’assimilation alors que son caractère illusoire s’est révélé avec la plus grande violence » (p.288).
La dernière partie de l’ouvrage intitulé « LE NOM » propose une étude onomastique des WELGER. Un livre poignant qui nous montre que les mondes juifs s’avèrent innombrables (p.384).
Par Fabien Nègre
Auteur : François CAILLAT
Titre : La vraie vie de Cécile G.
Collection : « L’infini », dirigée par Philippe Sollers.
Editeur : Gallimard
Date de parution : Juillet 2021
Denis, le narrateur, rencontre Cécile G. à Paris dans les années 1960. L’adolescent n’ose rien entreprendre et le regrette. Il devait la retrouver en vacances à Plymouth mais la jeune fille ne vient pas. Depuis, il y pense toujours. La vie de Denis se fera avec et sans elle. Il connaît d’autres femmes, se marie, a un enfant, mais il n’oublie jamais Cécile G., il suit de loin ce qu’elle devient et enquête sur sa vie. Un jour, dans un parc, il s’aperçoit jouant avec un enfant qui s’appelle Denis, comme lui. L’enquête rebondit, la vie secrète reprend, dans les fantasmes, dans les plis, dans la littérature. Jusqu’au dénouement imprévu.
François CAILLAT, né le 21 octobre 1951, à Villerupt, en Lorraine, grand documentariste, agrégé de philosophie, diplômé en musique et ethnologie, a réalisé des portraits d’intellectuels et des essais filmiques pour la télévision (ARTE) et le cinéma. Dans sa large filmographie, on retiendra le chef d’œuvre « L’Affaire Valérie » (2004) et « Une jeunesse amoureuse » (2012).
Dans ce premier roman quasi biographique si ce n’est autobiographique, toute la thématique caillatienne du documentaire affleure : le hasard, les coïncidences, la préciosité des lieux, le flou de la précision du souvenir, l’obsession de la rencontre impossible par définition. Il y a aussi la vie comme enquête policière, la fantasmatique des lieux qui n’existent plus, des personnages qui n’ont jamais existé mais qui surgissent par la mémoire ou l’histoire, la séduction. Les lieux parisiens se transfigurent en personnages de la narration : le lycée Chaptal, la rue Logelbach, Plymouth.
Mais les personnages comme « Cécile G. » se transmuent en lieux de mémoire. La légèreté qui préside à ce premier ouvrage relève aussi de la tragédie des existences, des rencontres manquées forcément pléonastiques, dans un Paris à la fois bien concret et fantasmé : La Bastille, Le Musée Cernuschi, le Parc Monceau. Cette topologie de la forêt urbaine nous place entre le Gracq de la forme d’une ville et le Modiano de la rue des boutiques obscures. Fasciné par la figure féminine, le narrateur poursuit sa route évanescente et mélancolique empreinte de nostalgie et de silence.
Dans cette errance parisienne des Gares, on repense à une trajectoire conceptuelle mais aussi au Georges Perec de la disparition, entre faux détective et jeune homme qui se dirige à grandes enjambées vers la sortie.
Par Fabien Nègre
Auteur : Philippe MILLE
Titre : L’ÂME DE LA CHAMPAGNE
Editeur : Albin MICHEL
Date de sortie : Décembre 2021
Le chef double étoilé Philippe MILLE publie un beau livre original sur le rapport entre l’artisanat d’art et la haute gastronomie dans le cadre du Domaine des Crayères, à Reims. Le manuel attiré par les trois ancrages de ce métier, passion, création et liberté d’expression nous propose un livre chef d’œuvre de compagnon, dans lequel, il envisage le cuisinier tel un artisan qui dompte la matière, la maîtrise tout en acceptant de se laisser guider par son caractère et sa force (p.5). Un plat naitra ainsi qu’un lieu, d’une rencontre, d’une odeur ou d’une idée.
Après des heures de travail de compagnonnage, l’œuvre se dessine et prend vie avec une réelle émotion. Le MOF veut transmettre aujourd’hui son savoir aux jeunes générations. Un très beau livre sur l’âme de la Champagne au travers de l’histoire des artisans et des maisons de Champagne qui la façonnent. Dans sa préface, Jean-François GIRARDIN, Président de la Société nationale des Meilleurs Ouvriers de France, rappelle la frontière ténue entre artiste et artisan et les fines bulles de Champagne qui montent vers l’espérance, joie de l’ouvrier et de l’ouvrage (p.9).
Guillaume GOMEZ insiste sur le magnifique travail de terroir et les belles photos d’Anne-Emmanuelle THION (p.11). Le début du livre nous immerge d’emblée dans la craie, la cave aux coquillages, la présence de la mer durant des millions d’années dans l’histoire géologique de la Champagne (p.14). Cette craie omniprésente dans les vignes produit la tension et la délicatesse du Champagne. Chaque chapitre, chaque photo, chaque texte présente un plat, un artisan, une maison de champagne. Des sculpteurs sur pierre calcaire qui, face au bloc de pierre, rentre dans un processus de création comme une méditation où le temps n’importe plus (p.21).
Les vitraux de la Cathédrale Notre-Dame de Reims, chef d’œuvre gothique du XIIIème inspirent un vitrail de langoustines avec des demoiselles du Guilvinec (p.40). La terre argileuse de Champagne transmet son corps et son caractère aux vins champenois (p.53). Les pigments issus de la terre font écho aux épices (p.68). Le turbot de Saint-Gilles-Croix-de-Vie cuit sur une douelle champenoise torréfiée (p.92). La paille, souvenir olfactif d’enfance, épouse les Saint-Jacques aux sucs de pinot noir (p.108).
Les promenades dans les bois, les parfums des écorces, la cueillette des champignons et des herbes transcendent Philippe MILLE (p.118). Le homard se grille sur des ceps de vignes. Le foie gras cuit lentement dans une pierre saline de sarrasin (p.178). L’harmonie visuelle des couleurs préexiste toujours pour le Chef des Crayères. Il peint ses plats comme sur une toile (p.188). Le fer joue un rôle central également. Fils d’un forgeron ferronnier, le passionné de métal en fusion nous conduit sur son asperge blanche dans la forge des sarments (p.210). Le bois, autre élément fondateur pour celui qui voulait devenir ébéniste pour son parfum et sa texture prépare la part des anges (p.234).
Pour le dessert, transporté par les origamis de sa fille, le passionné du Japon nous propose un feuille à feuilles de champagne. Le verre, par-delà une méditation sur les bulles, nous ouvre à la transparence de l’or (p.287). Saluons le véritable travail de toute l’équipe de Philippe MILLE et notamment les textes de Peggy GATEAUX.
Par Fabien Nègre
Auteur : Elisa SHUA DUSAPIN
Titre : HIVER A SOKCHO
Editeur : ZOE, GENEVE
Date de parution : 18 août 2016
Hiver à Sokcho raconte la rencontre entre une jeune Franco-coréenne qui n’a jamais mis les pieds en France et un auteur de bande dessinée dans cette petite ville de province de la Corée du Sud. Obnubilée par le corps et la nourriture, la jeune femme est de plus en plus attirée par Kerrand et ses dessins. Tout comme lui par celle qui le guidera par à-coups inattendus dans cette culture étrange et plutôt fermée à autrui, le temps d’un hiver au bord de la mer du Japon.
Dans ce texte aux consonnances durassiennes, la simplicité de l’histoire et de la langue ne sont qu’une illusion : le temps suspendu, la manière elliptique de raconter, la façon de suggérer l’intimité en l’effleurant seulement lui donnent une épaisseur et une puissance décuplée par le métissage des cultures ? A l’instar de la neige qui tombe sur les vagues, la douceur apparente peine à dissimuler la violence qui a figé il y a près de cinquante ans les deux Corées, dont la frontière s’étend à quelques kilomètres de Sokcho.
Née en 1992 d’un père français et d’une mère sud-coréenne, Elisa Shua Dusapin grandit entre Paris, Séoul et Porrentruy. Diplômée de l’Institut littéraire suisse de Bienne, elle poursuit ses études littéraires entre deux voyages en Asie de l’Est. Prix Robert Walser 2016, prix Régine Desforges, prix révélation de la Société des Gens de lettres, elle a également publié « Les Billes du Pachenko » et « Vladivostok ».
Le roman commence sous les auspices de l’absence du père, la nourriture et d’une tension érotique (p.72) magnifiée par un style très durassien (p.8). Le poulpe tient une place de choix et les recettes de la mère (p.11) : foie de poisson, poireau, vermicelles de patate douce, seiches, boudin. Tout gravite autour des odeurs, de l’hiver, du poulpe et de la solitude. Il y a aussi les vapeurs des soupes à l’odeur de kimchi, le fameux chou fermenté au piment (p.53), la maison de la pieuvre, du crabe ou du poisson cru.
Le chassé-croisé entre Kerrand et la jeune femme s’effectue dans le silence, la sensation physique du froid et le miyeokguk, cette soupe d’algues, du riz, des gousses d’ail marinées au vinaigre et de la gelée de glands (p.71). Dans « le seul désir d’être désirée » (p.108) se situe la fable absolue. Par l’étrangeté du héron qui devient un héros, le passage de la neige et l’amour entre deux êtres qui doivent se séparer, les dernières pages décrivent le filigrane du tout et du rien du tout, des formes d’une épaule, d’un ventre ou d’un sein, une cicatrice. Un dessin.
Par Fabien Nègre
Auteur : Laurence ZIGLIARA
Titre : LE VIN, UNE BOISSON HORS DU COMMUN. De ses origines à sa consommation éclairée
Collection : Le savoir boire
Editeur : APOGEE, Rennes.
Date de sortie : 6 octobre 2021
Le vin est-il une boisson comme les autres ? Apporte-t-il une ivresse salutaire à l’âme ou la fait-elle trébucher dans de bas instincts ? Pour comprendre le vin et en maîtriser sa consommation, il faut l’apprendre et en connaître les secrets. Des mythes fondateurs aux pratiques de binge-drinking, ce livre condense une thèse de doctorat en sciences de l’éducation, montre comment le vin, par ses pouvoirs psychotropes et en ouvrant à un état de conscience modifié constitue un produit si particulier.
Il résulte d’une construction sociale qui se modifie au fil du temps, des lieux et de l’histoire. La question du vin donne lieu à des débats, qui dans certains cas, concernent presque tous les membres d’une société donnée et ses institutions. Afin d’aborder ses multiples facettes historiques, géographiques, politiques, agronomiques, médicinales, religieuses, ce livre nous conduit, par une lecture plurielle et une analyse multi référentielle, des origines de la vigne et du vin à nos jours où l’éducation s’érige en maîtresse de cérémonie.
L’apprentissage du vin permet alors, non plus de boire une boisson alcoolisée, mais de consommer un moment d’histoire de géographie et de culture. Laurence ZIGLIARA est psychologue, ethnologue, docteur en sciences de l’éducation, maîtresse de conférences à l’Institut Catholique de Paris, chercheuse associée au laboratoire Experice Université Sorbonne Paris Nord.
Le livre commence tout de suite sous le patronage de Nicolas BOILEAU sur une analogie bien frayée entre le vin comme savoir et la dégustation en tant que connaissance. Dans sa préface fort élogieuse, Augustin MUTUALE, professeur en sciences de l’éducation insiste, à juste titre, sur le savoir boire comme impératif catégorique. Il invite au plaisir de boire par une dégustation qui s’effectue en écoutant des histoires depuis les mythes jusqu’aux anecdotes (p.11). L’audace se trouverait donc dans le verre.
L’auteure, affublée d’une méthodologie éprouvée mais pas toujours approuvée au risque de perdre de vue toute épistémologie, fait des allers-retours entre la culture du vin et le vin comme culture. Elle axe sa recherche sur une démarche sociale et surtout éducative du vin. Il s’agit d’une réflexion sur une éducation possible tout au long de la vie à la consommation du vin. Lequel jus de la treille s’entend alors comme un patrimoine culturel. Comment éluder les truismes sur l’alcoolisme comme déchéance ? Peut-on choisir l’option de l’invitation à l’apprentissage du vin ? La belle dichotomie ne tient pas toujours.
L’alcool existe, fait partie intégrante de la vie sociale. La question centrale fait fond une fois de plus sur la conception nietzschéenne du dionysiaque comme remède : mieux vaut la maîtrise dans l’excès que l’excès de maîtrise. Même si le vin joue des tours, la définition de la sobre ébriété passe du savoir boire au savoir bien boire (p.14). L’introduction, des mythes fondateurs au binge drinking, montre comment le vin fait l’objet d’une construction sociale qui varie au fil du temps, des lieux et de l’histoire. La pédagogie du vin ne se subsume pas à l’acte de boire une boisson alcoolisée mais à déguster un moment d’histoire, de géographie et de culture.
Le chapitre 1 commence par une scène hors du commun décrite par la professeure en sciences de l’éducation. Au Festival de Jazz à Beaune 2007, un père fait une séance de dégustation à sa fille âgée de 10 ans (p.18). Elle recrache tout mais met des mots sur des sensations gustatives. A rebours du fréquent discours actuel sur l’antialcoolisation passé souvent auprès des jeunes, cette expérience montre qu’aux côtés d’une personne de confiance qui surveille une non-consommation en balisant le parcours de découverte, une éducation à la consommation du vin demeure possible. Cette observation invite, en outre, à revisiter la place du vin dans notre société (p.19).
En effet, le vin renvoie à un objet complexe, entre nature et culture, entre dionysiaque et apollinien. Laurence ZIGLIARA s’appuie d’ailleurs sur le travail de Barbara STIEGLER su l’expérience dionysiaque en tant que critique de la Bildung. Notre expérience de la tragédie envisage la part chaotique qui introduit le vivant et le réel. Seule une philosophie pratique qui donne sens et forme au chaos en partant de l’effroi pour aboutir à l’étonnement pourra pleinement penser le vin en réinterprétant le présent à la lumière du passé dans un mouvement rétroprogressif inspiré d'Henri LEFEBVRE (p.21).
C’est le choix opéré par l’auteure tout au long de son cheminement qui offre un éclairage inhabituel sur le jus de raisin fermenté qui outrepasse sans cesse sa définition. Le chapitre 2 part de l’épopée de Gilgamesh pour étudier précisément les traductions des mots vin et bière en s’interrogeant sur leur appartenance à la catégorie générique des boissons fermentées. Utilisant les travaux du grand livre de Maria DARAKI chez Flammarion sur « Dionysos et la déesse Terre » (1994), la professeure à l’Institut Catholique de Paris démontre que le Dieu du vin se définit non pas comme celui de l’immortalité mais bien celui du retour à la vie (p.26).
Dans la mythologie, l’élément liquide fait transiter du monde des vivants au monde souterrain. Boire le vin devenu sans sang conduirait à la vie éternelle à savoir une autre vie après la mort. On lira avec intérêt ces pages et les suivantes (pp.25-44) sur le dieu-serpent, de l’apparition de la vigne que certains situent en Mésopotamie vers 2000 ans av. J.-C. à la place du vin dans les religions. Le chapitre 3 resitue le vin dans une anthropologie de l’alimentation. « Tout se passe comme si l’alcool, par ses fonctions psychotropes, procurait un supplément d’âme à celui qui le consommait. L’esprit sublimé de la plante » (p.51).
Le chapitre 4 traite du vin dans l’Antiquité. Bu pour le plaisir et la convivialité chez les Grecs, le vin incarne aussi le moment de la légère griserie. Le vin de Banquet a un caractère social très encadré. La consommation s’effectue dans le but précis du « bonheur » des convives mais jamais de leur enivrement. Le buveur tombe dans l’ivresse, pas dans l’ivrognerie. On lira les bonnes pages sur le deipnon et le symposion (pp.58-59). Le vin libère la parole. Il forme aussi une médication et une thérapeutique. Le chapitre 5 s’inspire de l’Histoire mondiale du vin d’Hugh Johnson.
La partie 6 se propose de présenter le vin en Gaule et notamment le rôle fondateur des moines clunisiens et cisterciens bourguignons et des monastères dans la culture de la vigne. D’une érudition jamais pesante, garni de précisions historiques ou de détails techniques peu évoqués sur le champagne, par exemple, vin tranquille ou « vin de rivière », vin rouge de montagne avant que de connaître l’effervescence, jusqu’au dernier chapitre sur le savoir boire comme apprentissage, la thèse de Laurence ZIGLIARA nous donne à penser un autre éclairage : le vin dans un usage hédoniste donnant accès au partage, aux rencontres, à la convivialité, au bon goût et in fine à la culture (p.133).
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