Par Fabien Nègre
Auteur : Laure Gasparotto
Titre : Quand l’Orient inventait le vin. L’histoire méconnue des collines de Perse et de France.
Editeur : Grasset
Date de parution : 5 novembre 2025
Le présent ouvrage raconte l’histoire extraordinaire du vin puisqu’on trouve les premiers sarments dans le Caucase il y a dix siècles. Mais le vin lui-même est né en Perse, non loin de Chiraz, il y a deux mille cinq cent ans. Sur une terre magnifique et presque rêvée. C’était une boisson précieuse, légendaire, qu’on trouve sur les bas-reliefs aux mains des rois de Perse, depuis Darius Ier et bientôt jusqu’à nous. Comme l’écrit le géographe Roger Dion : « Il n’y a pas de grands vignobles sans moyen de communication ».
Après son Si tu veux la paix, prépare le vin, qui révélait sa passion de la Bourgogne et de ses moins inventeurs, Laure Gasparotto nous offre un incroyable récit sur l’invention du vin : en Perse, l’Iran d’aujourd’hui, où se développa autrefois, avant d’être interdit par l’Islam, un art unique de la vinification, sous un climat ensoleillé, dans des amphores en terre cuite, et aussi, peu à peu, un art poétique incarné par Hâfez ou par Khayyâm dans ses Rubayat.
Cette évocation existe grâce à la rencontre avec l’extraordinaire famille Makaremi, exilée en France : Masrour, docteur en neuroscience et médecin, a créé près de Bergerac un « Cyrhus » unique, petite parcelle rêvée de Perse chez nous. Comme un fil à travers le temps, cet arôme, cette liqueur nous transporte et nous enseigne. Dans ces pages inspirées, on croise des moines et des prophètes, on évoque des textes en araméen et des voyageurs du passé, on prie les dieux de la vie et du vin : une passion joyeuse, pacifique et réconciliatrice.
Journaliste au Monde, Laure Gasparotto est spécialiste du vin depuis plus de vingt ans. Son Atlas des vins de France, est l’ouvrage de référence sur les vignobles français. Chez Grasset, elle a publié, entre autres, Le jour où il n’y aura plus de vin, avec le pépiniériste Lilian Bérillon, La Mécanique des vins avec Olivier Jullien, Vigneronne et plus récemment Si tu veux la paix, prépare le vin.
Le lecteur le plus madré ne prête jamais assez attention aux sous-titres. Celui qui nous occupe se désigne ainsi : « l’histoire méconnue des collines de Perse et de France ». Tout s’enveloppe en filigrane dans ce charmant sous-titre d’introspection et d’éclat. L’incipit nous emporte, dès l’ouverture en forme romanesque, dans les années 2000, dans la famille Zniber, à l’origine de la renaissance viticole du royaume chérifien (p.11). Le vin caractérise d’emblée le « sens esthétique du goût et du lieu » (id.). Bouleversée par les poèmes d’Omar Khayam, d’Hâfez ou de Rûmi, Laure Gasporotto subodore alors un parallélisme intéressant entre le désintérêt général portée au vin et la décroissance de la lecture (p.13).
Par où la spécialiste réputée déplie un nouage original entre la civilisation orientale qui a inventé le vin mais qui est perte de vitesse, et la civilisation occidentale, qui a intégré la viticulture à sa culture durant des siècles et qui s’en détache aujourd’hui. En outre, un personnage iranien hors norme, Masrour Makaremi, traverse tout le livre pour redécouvrir le sens du vin et questionner ontologiquement le basculement de l’Orient dans le rejet du vin. Un autre fil tisse le texte, l’intrication des linéaments de la mémoire de la famille de la narratrice qui confie : « ce n’est pas vers le local, mais vers l’universel que le vin m’emmène » (p.15).
Au fond, ce récit, parfois proche des couleurs d’un roman historique nous emporte passionnément dans un tourbillon ardent, une mosaïque de « vin, de poésie, de mort et d’amour » (p.16). Bien plus encore, émouvant et instructif, il entrelace des temporalités qui entrent en résonnance, par exemple, avec le magnifique essai de Laurent de Sutter : L’art de l’ivresse. La philosophie et la poésie du vin se répondent, un domaine et un personnage fantastique, courageux, surgissent. Laure Gasparotto évoque ses fascinations, invoque les mises en perspective de sa galerie de portraits généalogiques.
Le premier chapitre, « La bouteille de Cyrhus », nous entraîne dans l’histoire de la naissance du vin en deux foyers distincts (p.19), le Caucase et le Croissant fertile, selon les travaux d’une équipe de l’Université de Yunnan en 2023 : « il y a des centaines de milliers d’années, entre 200 000 à 400 000 ans, la vigne était une liane sauvage et forestière, dont les fruits étaient de petites baies noires, acides et peu sucrées » (p.20). Laure Gasparotto entremêle l’histoire des civilisations notamment l’empire de Perse et sa révélation du Domaine Cyrhus, établi à Bergerac, crée par Masrour Makaremi (pp.51-117).
Au passage, elle peint, tout du long, merveilleusement le vin et les vins en nous créditant d’une leçon de dégustation et surtout de description d’une émotion qui ne manque pas de mots, ce qui ravira Antoine Petrus (Cf RVF, La réforme du verbe, 11/12/25) : « je décidais de fêter l’équinoxe du printemps avec le premier millésime de cet élixir étrange, absolument français et énigmatiquement perse, reçu le jour même. Lorsque je versai cette syrah rubis aux reflets bleus dans mon grand verre à pied, d’où s’exhalaient des notes d’olives mûres, de safran et de poivres, j’ai compris que quelque chose de profond était en train de se passer. Ne serait-ce qu’à sa robe élégante, à son épaisseur, à sa texture, à sa teinte, un vin impose sa nature... D’une puissance fraîche et mentholée, sa densité sanguine m’a tout de suite plu, en même temps que sa fluidité » (p.29).
L’écrivaine du vin, avec son talent si singulier, nous bascule et in fine nous bouscule dans la force vibratoire, « le tapis volant » d’un jus de sol : « j’ai toujours considéré un verre de vin comme une leçon d’histoire et de géographie » (id.). L’historienne de la Bourgogne nous nous montre que le vin participe d’une lutte contre l’oubli parce qu’il « provient d’une plante dont la vie dépasse souvent celle d’un homme » (p.31). Il appelle et requiert une transmission dans sa dimension cérébrale et sensorielle. Le vin traverse le temps et les siècles.
Mieux, il s’adosse à l’éternité. Ecoutons la sensualité altière d’un Talbot 1926, page 42 : « ce saint-julien époustouflant, d’une robe légèrement opaque, qui file droit et longtemps, d’une texture caressante, folle, éblouissante, révélant de plus en plus de notes épicées au fur et à mesure qu’il s’aère et qu’il reprend contact avec la vie, une fois libéré de sa bouteille. Il dégage une atmosphère de sous-bois frais et profond, ouvrant inlassablement tout un monde de merveilles, grâce à des saveurs puissantes d’épices douces et de garrigue, étrangement encore juteuses, tendres, tout en dentelles ». Un livre inspiré qui nous dévoile que « le vin symbolise un langage universel, en véhiculant les fondements des valeurs humaines : le travail, la responsabilité individuelle et la transmission notamment » (p.146).
Par Fabien Nègre
Auteur : Régis MEYRAN
Titre : La racialisation du monde. De la modernité à nos jours.
Editeur : Editions de l’Aube
Collection : Voix et Regards, créée et dirigée par Michel Wieviorka.
Date de parution : 9 janvier 2026.
Saluons dès l’abord la collection Voix et Regards, créée et dirigée par Michel Wievorka, qui précise : « plus nous nous éloignons de la société industrielle, et plus nous avons besoin d’éclairer le présent avec sérieux et profondeur, sans verser dans les facilités du commentaire à chaud de l’actualité, ou dans l’entre-soi du jargon des sciences sociales. Voix et Regards est une collection sensible aux grands enjeux d’aujourd’hui, à l’éthique et à la culture, aux nouveaux rapports des humains à l’environnement et à la nature, aux relations entre les femmes et les hommes, ou entre générations, à l’intelligence artificielle et aux usages internet, ainsi qu’au racisme, à l’antisémitisme et autres formes du mal. A l’action collective aussi, et à des moments forts de la vie des idées, qu’il s’agisse de perspectives théoriques ou de travail de « terrain », de recherche en sciences sociales ou d’écrits d’acteurs engagés ».
Le directeur de collection de poursuivre en condensant les enjeux de l’ouvrage essentiel ici discuté : « comment la notion de race, très discutable sur le plan scientifique, a-t-elle pu transformer le monde de façon globale, entre les années 1850 et aujourd’hui ? Cet ouvrage analyse son apparition au siècle des Lumières et son utilisation politique à partir du milieu du XIXème siècle jusqu’à nos jours. Une attention particulière est portée sur les années 1930, époque où la racialisation touche non seulement le nazisme et les fascismes, mais encore toutes les nations européennes, les empires coloniaux, les Amériques et l’Asie. Régis Meyran montre comment la modernité industrielle a réquisitionné cette notion de race pour en faire un outil de domination, alors que les minorités s’en sont saisies pour tenter de résister à cette domination. Une synthèse inédite sur les utilisations politiques de la notion de race à l’échelle mondiale ».
Régis Meyran, anthropologue et sociologue, est docteur associé au laboratoire Groupe Sociétés, Religions, Laïcités (GSRL) de l’EPHE et journaliste indépendant. Il est l’auteur également d’Obsessions identitaires chez Textuel, en 2022 et de La folk music américaine. De la contre-culture à l’entertainment, Le mot et le reste, 2025. Il a également publié, en 2025, Grand âge et fin de vie. Éthique, citoyenneté et engagement; L’universalisme dans la tempête (2024) en compagnie de Michel Wieviorka.
Dans une introduction dense et serrée qui condensent des années de travaux et recherches, l’auteur au style clair et fluide positionne de prime abord et dès sa première phrase, les enjeux de sa problématique : « le visage du monde a changé avec sa racialisation, c’est-à-dire la généralisation du recours à la notion moderne de race pour décrire la diversité humaine » (p.7). On voit bien comment les élites intellectuelles et dirigeantes ainsi que le grand public n’ont accepté que récemment que la race n’existe pas. Néanmoins, elle produit des effets sociaux qui existent, des logiques sociales qui perdurent et se transforment : « elle a servi à exclure, asservir ou purifier une grande partie de l’humanité » (id.).
Le présent ouvrage, synthèse mondiale essentielle sur le sujet, questionne cette notion pour savoir pourquoi elle a pu s’imposer partout et à tous dans des variations de sens parfois considérables. Régis Meyran s’attèle brillamment à une généalogie conceptuelle de la notion moderne de race qui s’origine chez les naturalistes des Lumières avant de se reproblématiser chez les savants du 19ème intégrée aux nationalismes puis aux colonialismes avant les pratiques eugénistes.
Ce qui demeure encore plus sidérant tient dans la circulation de ce capital symbolique porté par « un réseau international de représentants officiels de la vérité scientifique » (p.8). Les médias de masse et les compétitions sportives contribuent également à la diffusion du bienfondé de la notion. Un autre grand mérite du livre réside dans la description et l’analyse précises des complexités historiques autour de la notion de race. Des résistances existent dès 1937 et 1939 (p.9). Des ambivalences et contradictions affleurent. Sur la pureté de la race, bien des ambiguïtés apparaissent (p.10).
Certains antiracistes allemands défendent la théorie de la pureté raciale au non de l’antiracisme. Les eugénistes latins s’affirment contre le racisme : « les principes se trouvant à la base de l’idée de race – exclure, asservir, purifier – n’étaient pas l’apanage des seuls racistes et se retrouvaient à des degrés divers chez les antiracistes, qui n’arrivaient pas à se défaire complètement d’une hiérarchie des groupes humains » (p.11).
Aujourd’hui, en outre, des travaux d’historiens récents montrent qu’il n’existe pas de continuité directe entre les massacres coloniaux et le génocide juif (p.11). Les politiques raciales pratiquées dans les empires coloniaux étaient différentes de celle du nazisme. L’auteur, anthropologue et sociologue, s’attache, par ailleurs à préciser que, depuis la France, les travaux sur la question raciale ont longtemps été peu considérés. La perspective décoloniale tend parfois à négliger « l’épaisseur historique de la notion de race » (p.13).
Une autre articulation originale de cet essai tient dans la tentative de « connecter l’histoire coloniale, celle des fascismes et celle des sciences concernant les théories, institutions et pratiques anthropologiques, démographiques, criminologiques et eugénistes » (id.). La notion de race a transformé systémiquement les sociétés pour plusieurs siècles. Elle a ajouté aux rapports humains une conception nouvelle de la différence et de la hiérarchie aux conséquences dramatiques (p.14). Cet ouvrage à la fois humble et ambitieux fournit des outils pour déconstruite cette notion.
Le premier chapitre montre que le mot « race » circule au XVIème mais fait l’objet d’une conceptualisation au XVIIIème avec « l’avènement de la modernité » (p.17). La racialisation du monde, selon Régis Meyran, s’effectue avec la science et devient totale, donne lieu à des applications politiques : le colonialisme racial, le nationalisme racial et l’eugénisme (id.). Les philosophes des Lumières inventent l’idée de race en pensant les droits humains et la démocratie libérale dont l’objectif tenait dans l’accroissement des connaissances et l’extension de la pensée rationnelle pour le bien de l’humanité (p.20).
Une perspective jamais abordée dans la littérature historique ou anthropologique. D’autre part, l’invention de la botanique joue un rôle central dans la classification systématique des espèces connues à partir de règles rationnelles. La notion de race, alors introduite dans les classifications, comme subdivision, définit des caractéristiques physiques et morales propres (p.21). Des esprits progressistes lestés de préjugés et de considérations hasardeuses vont paradoxalement essentialiser et hiérarchiser naturellement les peuples (p.22). Buffon voit les Africains niais et sans génie, attardés, illogiques et sans notion du passé ou du futur (p. 23 : in Histoire naturelle, Tome 3, p.456 et 385).
Notons, ici, le travail minutieux de l’auteur d’un excellent hors-série de Pour la Science sur Lévi-Strauss, intitulé un « Regard neuf sur l’Autre », pour montrer, qu’en dépit de leurs opinions antiesclavagistes, les philosophes hiérarchisaient les populations humaines, valorisaient la civilisation occidentale et dépréciaient les sauvages (p.27). Ce livre précieux insiste, plus loin, sur le rôle crucial des experts de la mesure dans la gestion politique des populations. Les anthropologues, souvent anatomistes, adoptèrent une démarche scientiste et fixiste.
Dans des pages éclairantes, l’ancien coordinateur scientifique de la Plateforme internationale sur le racisme et l’antisémitisme (EPHE/FMSH) met en lumière la construction de types qui établissent des classifications placées sur une échelle de progrès. Les outils nécessaires pour forger la science des races se multiplièrent alors (p.31). Les distinctions de race varient selon les pays et se trouvent systématiquement enchâssées dans un corpus idéologique national et dans des mythes d’identité nationale spécifiques (on renverra ici à la thèse remarquable mais pas assez lue de Régis Meyran en 2009 : Le Mythe de l’identité nationale, Berg international).
Dans toute l’Europe, le nationalisme racial associa l’ennemi de la nation à « race juive » ainsi que, souvent, aux populations dites tziganes (p.42). Les différentes formes d’idéologie raciale aboutissent à l’eugénisme. La notion de race s’articula au colonialisme, au nationalisme mais les pires conséquences de la « racialisation du monde » (p.46) se situèrent dans le nazisme qui fait l’objet du chapitre 2 : « la race devint un principe absolu permettant de tout expliquer et de tout organiser » (p.58). Ce système pousse les implications logiques de l’idée de race jusqu’au bout : exclure, asservir, purifier (p.70).
En Italie, dès la naissance de l’État fasciste, les ethnologues, anthropologues et eugénistes italiens élaborent des théories raciales pour soutenir la politique coloniale (p.71). Le chapitre 3 aborde la race dans l’arc européen : « La Suède fut le pays scandinave le plus engagé dans les politiques eugénistes, avec un total estimé de 63 000 personnes stérilisées de force entre 1935 et 1975 » (p.76). La religion joue un rôle prépondérant dans l’eugénisme dit négatif pensé et appliqué dans les pays de culture majoritairement protestante (p.79).
Les exemples de participation de la Hongrie à la Solution finale (p.84), de la Roumanie à des massacres de citoyens juifs dans un abattoir de Bucarest (p.85) illustrent un « passage à la brutalité antisémite et à l’extermination de masse qui fut appuyé par des savants et des experts » (id). Le chapitre 4 examine la question raciale dans l’arc occidental européen. Il se concentre sur trois pays de culture catholique : l’Espagne, le Portugal et la France. Le régime franquiste, en dépit de ses diatribes antisémites, facilita le sauvetage de milliers de Juifs (notamment d’origine espagnole) fuyant le Reich nazi (p.95).
Lors du troisième Empire portugais, la « mission civilisatrice » dans les colonies portugaises fut justifiée par la supériorité de la race blanche (p.97). Dans la France des années 30, l’antisémitisme s’affirme de manière plus brutale. L’Action française compte 60 000 adhérents en 1934 (p.100). Le PPF (Parti populaire français) de Jacques Doriot en dénombre 100 000 (!). Régis Meyran nous plonge ensuite dans la participation de Vichy à la Solution finale : « le pays des droits de l’homme et de la Révolution française avait cédé aux implications les plus dévastatrices de l’idée de race » (p.108).
Le chapitre 5 explore la question de la barrière raciale dans l’Empire colonial britannique (p.109). Le chapitre 6 expose l’exclusion, la purification et l’asservissement aux États-Unis d’Amérique (p.123). La naissance du Ku Klux Klan, société secrète terroriste, en 1865, fondée par les partisans les plus radicaux du suprématisme blanc corrobore le cadre racial blanc américain (p.124). Le chapitre 7 étudie l’idéologie du métissage et l’eugénisme en Amérique latine. Régis montre bien le discours paradoxal des élites latino-américaines entre la fin du 19ème siècle et les années 1930.
Elles placent le métis au centre des constructions identitaires nationales, tout en défendant la pureté et la hiérarchie des races, dans des sociétés objectivement structurées de façon pyramidale et souvent gangrénées par l’antisémitisme et la xénophobie (p.141). L’exemple de l’Argentine conquise par le nazisme terrifie : « le plus grand rassemblement nazi hors d’Allemagne eut ainsi lieu au Luna Park de Buenos Aires en 1938 (15 000 personnes). Après-guerre, le régime du dictateur pro-fasciste Juan Perón fu celui qui accueillit le plus de nazis en fuite (notamment le docteur Menguele, Adolf Eichmann et Klaus Barbie). Mais les autres pays du cône sud de l’Amérique latine leur ouvrirent aussi grand leur porte » (p.158).
Le chapitre 8 se penchent sur les importations et adaptations au Japon et en Chine où la nationalisme et l’eugénisme furent portés par des élites en guerre contre les Occidentaux mais fascinées par la modernité occidentale. Elles inventèrent alors des versions locales de la théorie raciale (p.159). On apprend beaucoup sur les sources du nationalisme chinois inspiré des savants japonais pour élaborer un discours sur la supériorité raciale de l’ethnie majoritaire han (p.169) : « le comité chinois pour l’hygiène raciale défendit la nécessité de conserver la pureté de la race han, recommandant l’exil, la castration ou la ségrégation des inaptes. Zhang Junjun, qui publia La réforme de la race chinoise (1935), était quant à lui un grand admirateur d’Hitler et de l’eugénisme nazi – bien qu’il ne se sentît pas concerné par la question de l’antisémitisme » (p.172).
Les dernières pages de cet ouvrage parfois éprouvant mais essentiel pour comprendre la fureur rationnelle de l’humanité éclairent la persistance de la question raciale après 1950. L’utilisation de la notion de race présente un aspect schizophrénique : d’un côté, tous les travaux scientifiques en sciences naturelles ou sociales, affirment avec insistance son inanité ; de l’autre, la race revient sans cesse, en génétique comme en politique (p.175). Régis Meyran de remarquer in fine que « la question raciale n’a toujours pas été soldée. L’utopie d’une société postraciale souhaitée jadis par Barack Obama ou Nelson Mandela ne semble pas à l’ordre du jour » (p.194).
Dans une magistrale conclusion sur la triangulation exclure-asservir-purifier, l’anthropologue insiste sur l’omniprésence, sur deux siècles, de la question raciale dans tous les pans de la société. L’idéologie raciste perdure y compris parfois chez les antiracistes. La notion de race permet trois types d’opération sur les populations : exclure, asservir, purifier (p.195). Ce fond mythique associé à des représentations théologiques et à des croyances magiques persiste jusque dans les pratiques scientifiques occidentales qui favorisent l’essentialisation des groupes humains (p.202).
Par Fabien Nègre
Auteure : Élise Marrou
Titre : LUDWIG WITTGENSTEIN
Collection : Que sais-je ?
Editeur : Presses Universitaires de France
Date de parution : 8 octobre 2025
Ludwig Wittgenstein (1889-1951) est désormais reconnu comme l’un des plus grands philosophes du XXe siècle. Sa pensée est pourtant encore cantonnée à des dichotomies caricaturales (entre le dire appauvri de propositions pourvues de sens et la profondeur du silence) ou réduite à des slogans (« la signification, c’est l’usage »). Pour rendre justice à la révolution engagée dans le Tractatus logico-philosophicus et, par la suite, dans les Recherches philosophiques, Élise Marrou retrace l’itinéraire singulier du philosophe viennois en revenant sur l’exigence de clarté qui anime sa méthode.
Cette nouvelle manière de faire de la philosophie ne se réduit pas au traitement de questions langagières, elle a durablement marqué les divers champs de la philosophie ainsi que les sciences sociales.
Ancienne élève de l’ENS-Ulm, Élise Marrou est maîtresse de conférences en philosophie générale et contemporaine à Sorbonne Université. Auteure d’une Introduction à De la Certitude (Ellipses, 2006), elle a notamment dirigé, avec Pascale Gillot, l’ouvrage Wittgenstein en France (Kimé, 2022).
Dès l’entame du premier « Que sais-je » dédié à l’un des plus grands penseurs du XXème siècle, la chercheuse qui a consacré sa thèse, en 2009, à Paris I Sorbonne, aux « Solipsisme(s) : la résistance d’un problème dans la pensée de Wittgenstein », nous emporte avec ferveur dans un itinéraire jalonné de scintillantes singularités (p.5). En effet, en seulement deux ouvrages; le court et célèbre Tractatus logico-philosophicus (TLP), successivement traduit par Pierre Klossowsi, Gilles-Gaston Granger ou plus récemment Christiane Chauviré (2021) et les Recherches philosophiques (RP), Ludwig Wittgenstein provoque une révolution philosophique.
A raison, Élise Marrou commence par écarter les simplifications dont le singulier viennois a souvent fait les frais. Il ne se réduit pas à un philosophe du langage mais s’intéresse aussi aux questions comme la souffrance, le doute ou la certitude. En outre, son œuvre a influencé durablement les sciences sociales (p.6) notamment les sociologues Jean-Claude Passeron ou Pierre Bourdieu. Par ailleurs, il influencera les artistes - poètes, compositeurs, scénaristes, romanciers contemporains - jusqu’au Quelque chose noir de Jacques Roubaud (Cf. la communication récente d’Elise Marrou au Colloque de Cergy du 18 octobre 2025 : « “Devant ce silence inarticulé” : Wittgenstein à contre-emploi »).
Né le 26 avril 1889, Wittgenstein grandit dans un palais, entouré d’œuvres et de musique et fera don d’une partie de sa fortune à Rilke, Trakl ou Kokoschka. Rien ne le destine à la philosophie mais il découvre la logique mathématique lors de ses études d’ingénieur à Manchester. Frege, à Iéna, l’envoie voir Russell, à Cambridge, le qualifie de génie, « passionné, profond, intense et dominateur » (p.8, in R. Monk, Wittgenstein. Le devoir de génie, Paris, O. Jacob, 1993, p.56). Elise Marrou pointe d’emblée la saillance : « pour lui, la philosophie n’est pas déductive ou explicative, mais purement descriptive » (id).
Elle ne relève pas de la science ni de l’épistémologie. En 1913, il veut se retirer dans la solitude de la forêt norvégienne. En 1914, il s’engage comme artilleur volontaire et combat vaillamment sur le front où il achève l’écriture du Tractatus en 1916. Après la guerre, réinstallé à Vienne, songeant à devenir moine, il réussit un concours pour enseigner, en instituteur en Basse-Autriche. Il entretient une correspondance avec son ami John Maynard Keynes, connu à Cambridge. Cette trajectoire singulière l’amène à se faire architecte.
Élise Marrou souligne pertinemment la comparaison entre philosophie et architecture (p.11) en citant un passage des Remarques mêlées : « Le travail en philosophie – comme à beaucoup d’égards, le travail en architecture – est avant tout un travail sur soi-même. C’est travailler à une conception propre. A la façon dont on voit les choses. (et à ce que l’on attend d’elles) » (p.29). De retour à Cambridge, à Trinity College, grâce à Keynes, en 1929, Wittgenstein revient sur la scène philosophique. En professeur remarquable, il élabore sa « méthode » descriptive, il perçoit les faiblesses du Tractatus. Il consacre les dernières années de sa vie à clarifier les concepts de la psychologie. Il meurt jeune, d’un cancer, à 62 ans, sans pouvoir achever la rédaction de son œuvre ultime : De la certitude (p.12).
Dans ce « Que sais-je » solide et limpide, tout à la fois didactique et novateur sur l’actualité philosophique du penseur de Cambridge, la maîtresse de Conférences en Sorbonne éclaircit la puissance de la radicalité méthodologique wittgensteinienne : « l’entrée en philosophie ne résulte pas d’une décision mais de la butée sur un problème dont on ne peut se déprendre « qu’en remontant à la racine même de l’incertitude » (RC, I, § 15, p.11) » (p.13). La philosophie consiste à affronter des séries de problèmes précis et situés afin de les dissoudre. Cette pensée révolutionnaire forme aussi un renversement axiologique : « la philosophie n’est pas une théorie mais une activité » (id).
Les problèmes philosophiques nous hantent, nous taraudent comme d’intenses inquiétudes. Tout le travail wittgensteinien consiste, comme le synthétise excellement Élise Marrou, à « défaire la métaphysique sans entretenir l’espoir de s’en dégager définitivement » (p.14). La rupture introduite contre la tradition tient dans une clarification qui consiste précisément à introduire de la clarté dans des propositions confuses et embrouillées (p.18). La réponse à un problème situé ne relève en rien de la théorie mais d’une transformation pratique.
Le chapitre premier du livre se focalise sur le Tractatus et la clarification logique des pensées (p.23). Elise Marrou rappelle justement que la philosophie se définit, en l’occurrence, comme une critique du langage et ainsi « la clarification opère au niveau des symboles, c’est-à-dire des signes en usage, pourvus de sens » (p.24). La philosophie, pour Wittgenstein, ne ressortit pas à une systématique mais à une méthode de recherche descriptive de la clarté : « elle est cette pratique de clarification des confusions qu’elle traque dans la langue » (p.36).
Le chapitre II, intitulé « Jeux de langage et modélisation », s’ouvre sur un exposé magistral de l’interprétation wittgensteinienne de l’apprentissage augustinien du langage (p.48). Elise Marrou montre clairement que, contre le modèle augustinien qui dissocie la pensée et le langage dans une dimension ostensive, Wittgenstein, dans ses Recherches philosophiques, renverse ce présupposé en démontrant qu’ « apprendre à penser, c’est d’emblée apprendre à exprimer sa pensée » (p.52). L’apprentissage du langage ne se limite pas à l’apprentissage de la dénomination.
L’auteur du Dictionnaire à l’usage des écoles publiques (Wörterbuch für Volksschulen, 1926), publié de son vivant, introduit un antidote majeur : les jeux de langage. Ces systèmes primitifs de communication correspondent à des systèmes de sens à part entière donc à des totalités soumises à des règles (p.55). Ces « modèles réduits de communication » (p.56) ne réglementent en aucun cas la langue. Ils proposent des modélisations qui privilégient l’action. Plus loin, la présentation du recours aux ressemblances de famille, « réseau de parentés, d’apparentements, de ressemblances et de dissemblances, de chevauchements » (p.66) déploie une autre « disruption » : une critique de l’archétype qui ne renonce pas aux essences (id).
Elise Marrou y insiste, dès l’abord : « c’est un philosophe au travail oscillant sans relâche entre obsessions métaphysiques et dénouages patients de ce qu’il appelle ses puzzles, par une description orientée de nos usages langagiers. C’est le sens thérapeutique que Wittgenstein assigne à la philosophie » (p.14). Après l’exposé de la séquence des règles qui forme le point focal des Recherches, la chimère d’un langage privé (p.90) ou l’autorité en première personne (p.88), le chapitre III examine l’intime ou « ce qu’il y a de plus partagé » (p.98).
On lira avec grand intérêt les ultimes pages de ce livre court mais dense - toujours lumineux nonobstant la difficulté non dissimulée du labyrinthe conceptuel wittgensteinien parfois énigmatique ou déroutant - sur les « institutions de l’intériorité » (p.111) selon l’expression de Pierre Pachet et la grammaire du cœur (p.115). Dans ces trois pages conclusives ferventes et ramassées, Élise Marrou revient sur la conception de la philosophie selon Wittgenstein. On n’y vient pas pour acquérir des certitudes.
On se met en chemin de philosopher par nécessité, « parce qu’une question, un puzzle ou une énigme, nous oppresse et ne nous laisse pas en paix » (p.120). Un problème philosophique ne consiste surtout pas dans une spéculation : « il prend la forme et l’aspect d’une anxiété profonde, d’une désorientation, d’une perte de repères » (id). La philosophie se pratique pour dissoudre les problèmes, faire s’évanouir l’anxiété à la manière d’une thérapie (p.122).
Par Fabien Nègre
Auteur : Éliette ABECASSIS
Titre : 45 rue d’Ulm
Editeur : Flammarion
Collection : « Retour chez soi »
Date de parution : 8 octobre 2025.
« En franchissant le porche du 45 rue d’Ulm, je sais que j’ouvre la boîte de Pandore. Je ne suis pas revenue à l’Ecole Normale Supérieure depuis que je l’ai quittée, il y a trente-cinq ans. J’étais de la promo 1989, qui a vu chuter le mur de Berlin et connu les années de sida. J’ai retrouvé à la cave le carton où j’avais rangé le courrier de mes quatre années d’étudiante. Il contenait bien plus de lettres que dans mon souvenir. Des lettres d’amour, d’amitié, et parmi elles, une enveloppe jamais décachetée. J’ai résisté à la tentation de l’ouvrir. Je le ferai ce soir, dans ma chambre, la thurne BF 250, où j’ai eu l’idée de réunir mes amis d’autrefois, ceux que je côtoie toujours et ceux que je n’ai pas revus depuis 1993. Ana, Alexis, Catherine, David H., David S., Rose, Stéphane, Jérôme, Jean-Paul, Hélène, Marc, Henri. Et maintenant que je les attends, je me demande bien lesquels d’entre eux vont venir me retrouver, ce soir, dans cette école mythique sur laquelle quatre ouvrages seulement ont été publiés, tous par des hommes. J’ai moi-même écrit une trentaine de livres, mais jamais à la première personne. Je parle donc de moi pour la première fois dans celui-là ».
Normalienne, agrégée de philosophie, Éliette ABECASSIS signe le troisième livre de la collection « Retour chez soi ». Autrice de nombreux livres, essais et romans, parmi lesquels Qumran, Sépharade, Un heureux événement (Albin Michel), et le dernier, Divorce à la française, paru en 2024 (Grasset), elle retourne sur le lieu des émotions de son entrée dans ce monastère laïque et républicain unique au monde. Attirons d’emblée l’attention du lecteur sur l’originalité de la collection dans laquelle s’inscrit ce livre saisissant et à bien des égards aux multiples niveaux enchevêtrés d’appréhension.
La Collection « Retour chez soi », conçue et réalisée par Amélie Cordonnier et Stéphanie Kalfon, sous la direction d’Alix Penent, rendons grâce à ce gynécée créatif et pertinent, se distingue, en effet, par une ligne éditoriale de littérature qui « offre à des écrivains la possibilité de revenir, dans un récit, des années plus tard, dans un lieu de leur enfance ou de leur adolescence, un lieu du passé quitté depuis longtemps mais qui palpite encore dans la mémoire. Le temps d’une journée et d’une nuit, ils en auront, pour eux seuls, les clés. Qui n’a pas rêvé de retrouver l’endroit qui l’a forgé ? Les écrivains livreront le récit intime de cette expérience du retour, des souvenirs qui demeurent, se ravivent et parfois se perdent » (p.6).
L’épigraphe de l’ouvrage, condense, à elle seule, la trame qui traverse tout le livre : « L’École normale supérieur n’enseigne qu’une seule discipline à ses élèves : la liberté », - exergue digne d’un frontispice -, de la plaquette adressée aux admis de la promotion 1991 (p.9). Les premières pages très fortes nous troublent autant par leur affirmation victoriale que leur fragilité solaire et vacillante d’enquête de roman policier. Le retour dans le temple de la sapidité du savoir ne s’ancre pas sans une certaine hauteur : « l’École, la seule, la vraie, l’unique : L’École normale supérieure de la rue d’Ulm, Paris 5e arrondissement » (p.13).
L’autrice au 35 ouvrages traduits dans le monde se prend d’un vertige à l’idée de parler à la première personne : « Je n’aime pas évoquer ce moi haïssable » (id.). Il faut rappeler, ici, que peu de livres existent sur l’ENS-Ulm et qu’ils s’affichent tous au masculin. Sur ce monastère laïque et républicain secret, on consultera Rue d’Ulm d’Alain Peyrefitte ou Le Cloître de la rue d’Ulm de Romain Rolland (p.43). On distinguera l’ouvrage classique de Jean-François Sirinelli, « Khâgneux et normaliens des années vingt. Histoire politique d'une génération d'intellectuels (1919-1945) » issu de sa thèse pour le doctorat d’État, soutenue en 1986 à l’Université de Paris X-Nanterre.
Du présent récit attachant émerge justement ce concept de « génération intellectuelle » ou d’« horizon générationnel » cher à Jean-Pierre Vernant (p.97, 124). La génération intellectuelle se forment sur des évènements fondateurs qui constituent des expériences partagées créant une conscience collective (id). Chaque page donne une leçon d’excellence notamment la différence nodale entre les écoles qui enseignent une posture et l’École qui montre comment « réfléchir, contester, dans une relation à la connaissance » (p.15) qu’Éliette Abécassis qualifie de « passionnelle » (id.). Le 45, rue d’Ulm forme des chercheurs, des amoureux de la sagesse à la curiosité insatiable dans un ethos du savoir bien loin d’une attitude (p.45).
La normalienne ne cache pas, pour autant, la souffrance de ces années infernales de préparation (pp.60-64) et son masochisme requis pour intégrer : « trois ans de travail acharné, trois ans à ne pas sortir, à rester étudier jour et nuit jusqu’à des heures inconnues, à ruser avec le sommeil et repousser sans cesse les limites du corps, de l’esprit, de l’intelligence, du temps, de la mémoire, de la volonté, jusqu’à la folie » (p.18). Celle qui s’attribue le complexe « du vilain petit canard » (p.19) décrit la joie méritée et miraculeuse de l’entrée, la fête de l’admission.
D’une lucidité implacable sur elle-même avec un sens de la formule inouïe, « la poupée qui dit non » (p.20), se souvient « d’une jeune fille de vingt ans, épuisée de fatigue, bourrée de complexes et de bouquins, perfusée de pensées, d’angoisses et de névroses qui a accompli un marathon » (id). Le sentiment de gratitude s’étend à tous les héritages familiaux, aux parents (pp.65-66) mais également aux professeurs qui allumèrent l’étincelle, aux anciens, aux maîtres : « merci Norbert Engel, d’avoir cru en moi. D’avoir douté de tout, mais pas de vos élèves. Merci à vous, mes professeurs, qui faites le plus beau métier du monde » (p.26).
L’ENS-Ulm possède également son lexique spécifique de petit royaume, déployé tout au long de la narration. L’entrée de l’établissement qui porte le nom d’une des plus glorieuses conquêtes napoléoniennes se nomme Acquarium. Le Bocal qualifie le journal des normaliens. Le tapirat signifie les cours pour les élèves de prépa. La thurne délimite une chambre quasi monacale (p.40) : « je pourrai rester dans ma thurne et ne jamais la quitter, j’y suis pour l’éternité » (p.41). La thurnage, savant système concocté par les élèves scientifiques, distribue les chambres de façon équitable (p.38). Les poissons rouges s’appellent Ernest et « l’ernestisation » (p.34) correspond à une « immersion forcée » (id.) des polytechniciens dans le bassin éponyme. Les caïmans ou agrégés répétiteurs veillent au grain pour le prestigieux concours de sortie bien connu pour sa difficulté : l’agrégation de philosophie. Les « Talas » désignent le groupe des étudiants catholiques de l’ENS parmi lesquels Bruno Le Maire s’illustrait déjà.
A d’autres moments, l’archicube sensible évoque avec précision la poésie des pas dans l’Ecole : « car j’ai vécu de vous attendre, et ma vie n’était que vos pas » (p.36). Dans ce phalanstère, des lieux imposent le respect telle la bibliothèque, « univers parallèle dont le silence et la solennité nous obligeaient » (p.37). Dans cette abbaye de Thélème (p.47), se rencontrent des personnes hors-norme, se croisent des gens singuliers, des « âmes immenses » (p.128) et la romancière affirme sa vie dans une perspective neuve à l’heure des premières amours : « j’étais entourée de jeunes hommes brillants, intelligents, vivants, tangibles, sensibles et suprasensibles…ils étaient fous, de cette folie charmante et douce qui nous fait chavirer le cœur et qui nous emmène vers l’infini » (p.49 ou page 100 sur les « angoissés de la relation »).
Plus loin, Eliette Abécassis, toujours juste et parfois d’une fragilité si granitique (p.68 : Cf. le dialogue difficile avec sa fille), subsume l’esprit ulmien qui prévaut : « nous étions épris de cet idéal de vie, à la fois communautaire et laïc, où chacun était différent, mais unis par le désir d’être libres en pensée et de débattre, même et surtout lorsque nous n’étions pas d’accord » (p.55). Une autre caractérisation sociologique des normaliens résulte dans le fait qu’ils ne surgissent jamais là où on les attend (p.109). Mieux, « ils ont l’art de prendre la tangente » (p.113). Témoin, par exemple, la « trajectoire phénoménale » (p.111) d’un Barthélémy Faye.
Au chapitre 13, chemin faisant, une certaine nostalgie s’installe, qui soudain envahit, sur le temps vertigineux et hallucinant : « on n’a jamais fait mieux qu’être ensemble » (p.141). Les passages sur la montée clandestine sur les toits de l’École attendrissent par leur romantisme urbain, entre ciel et terre, sur « la canopée des immeubles » (p.156). Ce livre, empli d’amour et de joie, si riche d’enseignements, à partir d’un témoignage et des retrouvailles d’une promotion dans un lieu iconique, nous donne à voir et à comprendre l’esprit ulmien dans toute sa splendeur et nous enjoint délicatement à le rejoindre : « Ici, nous avons découvert la pensée dans ce qu’elle a de plus noble et de plus grand, cette faculté de toujours écouter pour apprendre, d’envisager le monde comme un grand champ de recherche, de questionnement et non de certitudes, et c’est à ce prix que nous formons à jamais une famille d’esprit : de droite ou de gauche, talas ou anti-talas, religieux, agnostiques, athées, nous nous sommes aimés » (p.142).
Par Fabien Nègre
Auteur : Thomas PORCHER
Titre : LE VACATAIRE. Expérience vécue de la précarité à l’université
Éditeur : STOCK
Date de parution : avril 2025
De 2006 à 2011, Thomas PORCHER raconte ses vacations dans plusieurs universités. Le vacataire, enseignant non fonctionnaire, perçoit une rémunération à l’heure de cours, touche son salaire tous les semestres. Il ne bénéficie d’aucun congé payé ni allocation chômage. Ce statut d’une extrême précarité concerne, aujourd’hui, deux tiers du personnel enseignant sans qui les universités ne pourraient fonctionner. Dans cet ouvrage, l’auteur retrace une journée de sa vie d’alors. Il y évoque les difficultés quotidiennes, les souffrances et les répercussions de la précarité au travail sur la santé physique, mentale et les autres sphères de la vie.
Il s’interroge, plus profondément, sur les choix politiques qui amènent à précariser, dans l’indifférence quasi-générale, les services publics et leurs personnels depuis plus de trente ans. Economiste et essayiste, Thomas PORCHER a écrit plusieurs livres à succès sur l’économie : Traité d’économie Hérétique (Fayard, 2018) et l’Economie pour les 99% (Stock, 2024). Chroniqueur sur France Inter, il intervient également dans « L’Instant Porcher », une excellente émission hebdomadaire sur Le Média.
Louons tout d’abord la pertinente initiative d’une collection nommée « Immersions » (dirigée par Julie Davidoux et Sandra Monroy) qui propose à des auteurs et autrices de divers horizons académiques d’écrire à partir de leur expérience d’un lieu en mêlant le questionnement théorique au reportage sensible. Cette série d’essais donne à penser le quotidien. En l’occurrence, l’économiste hétérodoxe place d’emblée son ouvrage dans une perspective marxienne en rappelant, à juste titre, que les hommes naissent dans un monde qu’ils n’ont pas créé ni choisi car elles se révèlent données et héritées du passé.
Une deuxième perspective originale circonscrit le livre a une journée de vacation. Ce faisant, le lecteur perçoit l’intensité du rythme, les angoisses récurrentes du retard fatidique, les effets sur le corps et sur la vie privée de l’état de précariat à l’Université en tant que laboratoire in fine de l’ubérisation de toutes tâches et de toutes fonctions de la société. Le préambule évoque les revendications des vacataires en 2023, jamais considérées par les présidents d’Université : « mensualisation des salaires, augmentation du taux horaire des cours fixé en 1987 » (p.13).
Les chiffres tétanisent : « ces enseignants sont plus de 160 000 en France et assurent 5,6 millions d’heures de cours. Sans les vacataires, les universités ne fonctionneraient plus » (p.14). La troisième strate d’analyse documente la précarité dans le secteur public lors même qu’elle a souvent fait l’objet d’une abondante littérature dans le privé. Thomas PORCHER pointe, contre toute attente, la même logique qui prévaut : une externalisation des fonctions qui diminuent les droits des salariés.
Au recrutement sur des postes fixes salariés, les universités privilégient une « main d’œuvre dont les contrats précaires n’incluent pas les droits sociaux associés à un emploi classique » (p.15). Face à l’afflux massifs d’étudiants dans les années 2000, préexiste une silenciation de la précarisation par la peur dans un ensemble très hétérogène, du professeur de lycée qui améliore ses fins de mois, aux ATER (Attachés temporaires d’enseignements et de recherche), doctorants et docteurs en attente de postes.
Cet ouvrage très intime dans la production de l’économiste aujourd’hui bien connu des médias diffère. Il retrace cinq années de vacatariat entre 2006 et 2011, loin des théories économiques, une « confrontation directe avec le vécu » (p.20), dans l’épaisseur ténue du réel. Ce beau témoignage personnel nous rappelle que des vies de terrain, des personnes incarnées, des destins et des destinées existent sous la canopée des masses monétaires et des objectifs budgétaires. Il met en lumière l’importance du service public, « seul patrimoine du pauvre » (p.23).
Le chroniqueur du 7/10 sur France Inter qui joute avec Dominique Seux précise humblement son objet : « raconter le quotidien d’un vacataire, décrire les répercussions de la précarité au travail sur les autres sphères de la vie, exprimer mon ressenti » (p.24). Dans son introduction assez fournie, il explicite son sentiment de « bouche-cours professionnel » (p.25). Une position provisoire qui perdurera cinq ans d’éternité car celui qui tombe dans la « trappe à vacation » (p.27) risque de ne jamais en sortir. Thomas PORCHER analyse les traumas : rémunération horaire très faibles (35€ net de l’heure), paiement à la fin du semestre, adaptabilité constante, volume horaire délirant (40h par semaine).
En outre, le micro entrepreneur au CDD annuel subit la nuisance sonore du bruit de fond de classe, bien connue de tous les professeurs actuels : « un brouhaha, comme un bourdonnement qui ne me quittait plus, il m’arrivait de l’entendre la nuit » (p.30). Sur cette ubérisation des facultés, administratifs compris, l’auteur rejoint de nombreux témoignages et articles mais les personnages et les situations décrits touchent et émeuvent par le vécu dans son fourmillement de détails infrangibles et pourtant intangibles : la directrice de la « boîte à bac » privée hors-contrat du 16ème qui surveille davantage les retards des enseignants que les arrivées des élèves, les retards liés aux emplois du temps impossibles, les corrections de copies dans le métro en utilisant sa sacoche comme support (p.69). La précarité crée « un présent empreint de coups de théâtre quasi permanents » (p.60).
Thomas PORCHER, avec une grande sensibilité et parfois beaucoup d’humour, dessine les oasis de douceur, - le sandwich amélioré ou le luxe du dessert -, « les choses simples qui donne une autre dimension à une journée banale » (p.64). L’amour de l’enseignement affleure, néanmoins. Le professeur apprend et comprend en profondeur l’économie dans la noblesse de l’Université, Tolbiac en l’occurrence : « elle enseigne des savoirs…délivre des connaissances…développe la capacité d’abstraction et aide à mieux comprendre le monde » (p.92).
Le chargé de TD à Tolbiac décrit la joie d’enseigner qui procure un sentiment de fierté de la transmission, de jouer un rôle dans la société, de se sentir utile, d’obtenir la reconnaissance de ses élèves (p.101) mais il insiste, ailleurs, sur le mandarinat : « le professeur Trubert avait le droit de vie ou de mort sur tout le monde » (p.105). Non sans humour et ironie, Thomas PORCHER a des pages cinglantes sur ces universitaires que personne ne connaît en dehors de leur faculté et qui rêvent, sans jamais l’avouer, de passer « trente minutes au 20h » (p.111).
Plus loin, la page 117 condense à elle seule ce microcosme féodal, ses vicissitudes, sa violence euphémisée. Cette petite sociologie lucide des vies cabossées qui s’incarne dans la figure du vacataire n’omet pas les conséquences sur la vie privée où les couples chavirent (pp.137, 144). Plus généralement, ce livre souvent combatif soulève des questions politiques cruciales : pourquoi les faibles ne parviennent-ils pas à s’unir ? « Pourquoi l’absence de volonté de changer les règles du jeu, surtout lorsque l’on fait partie des victimes du système, est la preuve d’une soumission quasi-totale au système et donc le garant de sa continuité » (p.176).
Les pages conclusives sur la généralisation du précariat à l’université appellent à réfléchir sur la maladie des sociétés qui maltraitent leurs enseignants et leurs chercheurs. Bien plus encore, elles soulignent les conséquences des choix politiques qui ont conduit à la souffrance de 160 000 personnes en France : « le corps précaire à l’université est avant tout une création du politique » (p. 193).
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